La bonne étoile



Doña Mirna



Pauvre Pêcheur



Et le ciel était noir



Special Price

   

LA BONNE ETOILE

            Les lueurs de la ville avaient volé au ciel les poèmes de la nuit. Sur ces trottoirs où d’ordinaire j’aime marcher seul le soir, quand la foule s’écarte pour mieux me laisser rêver d’une histoire farfelue, que je me promets d’écrire mais que j’oublie toujours, là où parfois, amusé par mes pensées, je me mets à rire seul du plaisir d’être libre, je trouvais l’atmosphère désespérément déprimante.

            Même le moins gris des murs de la banque nationale rechignait à me raconter son petit bobard du jour. C’était soit ce foutu plafond beigeasse qui se pose sur la ville un soir sur deux, soit ces néons crâneurs qui ne la mettent jamais en veilleuse, se pâmant devant les allées de lampadaires centenaires, presque courbés en deux, humiliés par ce tapage nocturne. Le ciel était terreux, jauni, malade.   

            Chaque semaine tu me donnais rendez-vous, et tous les mardis à cette heure tardive, je volais vers le parc, la poitrine exaltée, riant aux trottoirs vides. De l’autre côté, épuisée mais heureuse, tu fermais la porte de ton restaurant et, soulagée par l’air frais de l’avenue, tu t’en allais tandis que je descendais quatre à quatre les marches du journal. Alors je nous imaginais d’en haut, avançant l’un vers l’autre, comme deux petits points dans le labyrinthe des rues désertes.

            Mais ce soir, j’avais le pas pesant et la mine triste. J’en avais soupé du bitume, de son horloge débile qui me faisait perdre les nuits. D’ordinaire quand je passais à côté d’un clochard emmitouflé dans son lit d’infortune, je m’inventais sa vie, j’en faisais un de ces films dramatiques comme pour lui souhaiter bonne nuit. Ce soir, ça me mettait la boule au ventre. Dormir à la belle étoile, la bonne étoile… Elle était à la campagne, pas dans le ciel des clodos. Même mon cynisme ne pouvait rien contre cette sale humeur. Il fallait faire quelque chose. J’aurais trouvé ta mine trop pale, tu aurais cherché en vain mon sourire. Je ne voulais pas me fondre dans cette tristesse ambiante et t’en infliger le décor. Oh je connaissais tes pouvoirs sur moi ! Tu aurais surement rétabli l’ordre des choses, tes mains sur mes joues, tes pupilles noires dans mon reste de ciel, tu n’aurais eu qu’à poser doucement tes lèvres sur les miennes.

            C’est le vieux Jeannot assis sur ses marches depuis toujours qui a fini par me décider. Lui qui me saluait toutes les nuits dans un sourire avant de se coucher dans ses cartons était resté muet. La tristesse était contagieuse.

            Tu as été vraiment surprise à la façon dont je me suis jeté sur toi. Mon baiser avait assez de fougue pour que tu m’aimes des yeux et que tu ne dises rien. Tu voyais bien que ça brillait. Je t’ai tout expliqué, et tu m’as dit que j’étais fou, mais tu ne m’as rien dit de plus.

            Je suis allé voir le vieux Jeannot. Je l’ai secoué un peu et il a râlé un peu plus, mais quand je lui ai expliqué mon idée, il s’est levé d’un bond, me soulevant le cœur d’un juron de plaisir et des relents de trois bonnes semaines de crasse.

            On a commencé par l’avenue qui descend le long du parc. Il me faisait la courte échelle, et en un quart d’heure, on avait à peine éteint la portion de gauche, celle où il n’y a que les vieux réverbères. C’était pourtant facile, d’autant que la moitié des carreaux était éclatée, mais on aurait eu du mal à débrancher tous les néons de la façade d’en face. Il y en avait partout. Et puis après il aurait au moins fallu faire le tour du parc. Je ne voulais pas faire les choses à moitié. Je voulais plonger le quartier dans l’obscurité, que les étoiles reviennent, et à voir l’énergie déployée par mon acolyte, je n’étais pas le seul :

            - « Nom de dieu on va pas y arriver comme ça ! » Sa longue barbe blanche lançait des éclairs. « Suis-moi ! »

Il m’a laissé tomber pour filer en courant sur l’avenue, et puis il a viré à droite dans une petite rue.

            - « On va chercher les copains ! Mais suis-moi nom de dieu ! »

            Je me l’étais imaginée, la vie d’avant du vieux Jean ! Chaque soir un petit bout. Vers deux heures du matin, on se croisait devant les marches, et je savais qu’on se dirait bonsoir avant qu’il aille se blottir dans son coin. Il avait toujours refusé mes invitations à manger un morceau, et je n’avais jamais osé lui poser la moindre question sur son passé. C’était bien plus facile d’interviewer le maire sur les questions sociales que de savoir qui se cachait sous l’éternel manteau gris. Mais ce soir là j’étais au moins sur qu’il avait eu vingt ans comme toi et moi, et « nom de dieu », comme il disait tout le temps, j’avais du mal à le suivre !

On s’est arrêté près d’un sac de couchage noir de suie :

            - « Debout Paulo nom de dieu ! » répétait-il en lui donnant des coups de pieds au derrière.

            Et il a remis ça dans les fesses du petit Roger, juste en face, derrière le banc, puis dans celles, bien dodues, du dénommé Bébert. Et comme ça, en trois pâtés d’immeubles, il a levé notre armée de saboteurs. J’ai découvert leurs trognes. Il y en avait qui se rasaient tous les jours, d’autres qui se laissaient pousser le poil pour mieux se cacher derrière. Il y avait des visages durs, des peaux épaisses cramées par le vin en brique. Certains avaient les yeux vitreux, secs comme un verre de bière après le combat, mais il y avait aussi des billes de gosses, malicieuses sur des gueules bronzées. Et puis derrière toute la tribu, il y en avait un énorme : « Je te présente Le Gros Joe ! »

Nous étions une bonne vingtaine, et Jean leur a expliqué ce que je voulais faire.

            - « Il cherche sa bonne étoile le p’tit ! » a fait l’un d’entre eux en riant.

            Il n’y en a aucun qui ne soit retourné cuver sa gnole. Il y en a même un qui est revenu avec tout un attirail de pinces et de tournevis. Jean les a organisés en petits groupes, et tous ont obéi à leur nouveau général, sauf Le Gros Joe qui est parti sans rien dire dans l’autre sens.

            Il faut reconnaitre qu’on était plus efficaces comme ça, d’autant qu’ils mettaient vraiment du cœur à l’ouvrage ! Au début on a voulu faire ça proprement, mais comme ça n’avançait pas assez vite, Jean a fait le tour des rangs pour ordonner un arrachage expéditif. En réalité, beaucoup avaient déjà pris cette initiative, et le sabotage battait son plein. Pour la croix de la pharmacie, un grand maigre est monté sur les épaules du petit Roger, et pour l’enseigne du supermarché, c’est un jeune gars à casquette qui a grimpé comme un singe le long de la gouttière.
Il y avait des câbles et des fils qui pendaient de partout, mais l’ouvrage était presque terminé. Ça faisait bien une heure qu’on s’affairait autour de la place. Près du kiosque, debout, le visage caché dans tes mains, je ne savais pas si tu riais ou si tu regrettais de m’avoir laissé filer si facilement.

            Un quart d’heure plus tard, on était tous abattus. On avait fini le boulot et la grande place du parc était plongée dans l’obscurité. On voyait encore poindre une couronne de lumière par-dessus les petits immeubles, mais chez nous, il faisait noir. Ah ça ! Il avait rarement fait aussi noir, surtout sous cet immense nuage de charbon qui se mettait en boule aux dessus de nos têtes, renvoyant les étoiles dans leurs pénates. Nom de dieu.

            Tout le monde était silencieux. Les bras ballants, j’ai marché vers toi et tu t’es levée. On est resté face à face sans rien dire. J’avais l’impression de m’être réveillé la gueule enfarinée pour couvrir un énième acte de vandalisme. Autour de la place, ma petite bande de brigands d'un soir nous contemplait sans bouger.

            La première goutte est tombée comme une larme sur ma joue. Je n’ai jamais trop su si j’ai vraiment pleuré en voyant la pluie qui faisait des milliers d’étincelles derrière ton visage. Le vieux Jeannot lui, m’a confié plus tard qu’il avait « chialé comme un gosse », car c’était le plus beau feu d’artifice qu’il n’ait jamais vu.

            - « Et pourtant j’en ai vu des 14 juillet ici nom de dieu ! » avait-il rajouté en se marrant, les yeux débordant de larmes.

            Ce n’était pas vraiment le genre d’étoiles qu’on attendait, mais on n’a pas perdu au change, surtout que pour le bouquet final, la foudre est rentrée directement par la croix de la pharmacie, la faisant voler en éclats et plongeant un quart de la ville dans une obscurité totale.

            Du moins c’est ce qu’on a tous cru au début, avant d’apprendre le lendemain que Le Gros Joe avait réussi à faire sauter les plombs au transformateur du secteur.

            Aujourd’hui je tiens à m’excuser au nom du "commando" car ils ont installé une demi-douzaine de caméras de surveillance tout autour de la place. J’étais en reportage le jour où le maire a fait l’inauguration des cerbères, à peine vingt mètres derrière la croix verte toute neuve de la pharmacie. C’est pour notre sécurité d’après ce que j’ai compris. Il y a un type à l’autre bout qui lutte pour ne pas s’endormir et veiller sur le sommeil de la rue. Bon ne nous en voulez pas trop, de toute façon ils les auraient mises tôt ou tard non ? Pour le reste...

            Exactement deux moi après, le vieux Jeannot est venu faire honneur à ta première étoile. Il avait fait laver son manteau gris, peigné ses cheveux blancs et sa longue barbe de sel. Il a mangé tout seul à sa table au milieu du restaurant, et si je ne l’avais pas fréquenté tous les soirs, j’aurais eu de la peine à me dire que ce vieux bonhomme, digne et silencieux sur sa chaise, était le plus ancien des clochards de la ville.
Ce soir-là, il a aussi refusé toutes les embauches que tu as pu lui proposer, et il s’en est retourné sur ses marches. La nuit, quand je sors, on se salue comme avant, je lui apporte le journal du jour et on bavarde parfois un moment. Je ne lui ai toujours pas posé la moindre question sur son passé, mais maintenant au moins j'en suis un peu complice.

            Si vous sortez parfois le soir, allez faire un tour près du parc, non loin du kiosque, vous ne verrez peut-être pas les étoiles dans le ciel, mais tentez quand même autre chose. Prenez la peine d’aller réveiller l’un des habitants du trottoir et dîtes-lui que vous cherchez le vieux Jeannot, ou « la bonne étoile. » Laissez-vous guider. Vous aurez peut-être le plaisir d’être invité à manger un morceau. Je connais un très bon restaurant.

 


 

 

DOÑA MIRNA

 

           En tournant à l’angle du barbier je savais que j’apercevrais les murs bleus foncés. Je saluai à la hâte le gros Jorge qui rasait un heureux client allongé sur le fauteuil le plus confortable du pays, trônant au milieu des carreaux blancs et noirs de l’immense salon des années quarante. Je pressai le pas. Réveillé par les fumets de viande grillée qui éclipsaient les odeurs âpres du marché, mon ventre m’avait sorti de la torpeur d’un voyage chaotique. J’avais encore le corps engourdi, libéré d’une éprouvante prise d’otage entre deux fauteuils défoncés d’un bus scolaire canadien transformé en ultime long courrier.
           On ne pouvait pas rater la façade bleue au milieu de toutes les autres couleurs. Et même si l’inscription « Chez Doña Mirna » n’avait pas été repeinte depuis le premier jour, l’immense et épais mur colonial ne s’égratignait que pour mieux vous raconter l’histoire de la rue. La crasse donnait des gifles, le vent plaquait des fumées grises et noires, et la chaleur moite terminait le travail en faisant couler la saleté jusque sur le trottoir. Mais curieusement, malgré cet acharnement, c’était le bleu profond des murs qui sortait vainqueur.
           Il était quatre heures de l’après-midi. La chaleur commençait à se détendre, mais une fois sous les trois mètres de plafond, j’accueillis la fraîcheur dans un soupir. Il n’y avait personne. Les deux rangées de cinq tables étaient simplement et soigneusement apprêtées pour le souper. La large porte ouverte illuminait les nappes blanches comme des écrans de cinéma. Je m’assis près du comptoir et me saisis du journal. De la cuisine s’échappait un bruit de vaisselle qui se mêlait au miel des chansons romantiques d’un vieux poste de radio.
           Quand on n’entendit plus que les lamentations sirupeuses, je fis remonter le journal pour cacher mon visage. Au bruit des savates frottant le carrelage, je m’imaginai sa démarche paisible, naviguant d’un pied sur l’autre en traversant l’étroit couloir. Le rideau de perles grelotta puis les pas s’arrêtèrent.

           - « Je peux vous servir quelque chose monsieur ? » fit la douce voix de Doña Mirna.

           - « Ça se pourrait bien ! » Répondis-je sans dévoiler mon visage.

           - « Désirez-vous boire quelque chose ? »

           - « Oh que oui ! » Dis-je en abaissant mon journal.

           Doña Mirna éclata de rire, fit le tour du comptoir de son pas traînant et me prit dans ses bras. J’avais soif, j’avais faim, mais cette étreinte entre les deux énormes bras était de loin la raison principale de mon retour en ville.

           - « Comment s’est passé ton voyage ? »

           - « Riche et éprouvant, comme d’habitude, mais d’abord, il faut que tu m’expliques ce que tu fais avec ce maillot de l’équipe de Pologne ! » Fis-je étonné.

           - « C’est un cadeau d’un client qui a beaucoup aimé son ceviche, ses fajitas et ses bières, surtout ses bières d’ailleurs ! »

           - « Comme je le comprends ! Et bien écoute, pour la bière je suis d’accord ! Par contre si tu as le temps de me faire une de tes brochettes je saurais me montrer reconnaissant ! »

Et je sortis de mon sac deux cadres que j’avais soigneusement enveloppés d’un papier kraft usé.

           - « Qu’est-ce que c’est ? » Me demanda-t-elle ?

           - « Va mettre les brochettes en route ! » lui dis-je en replaçant les paquets dans mon sac.

Doña Mirna revint avec une bouteille de bière ruisselante.

           - « Au fait ! » Lui demandai-je malicieux, « tu sais où se trouve la Pologne ? »

           - « Tout ce que je sais c’est qu’il y fait froid, très froid, qu’ils parlent une langue incompréhensible et que mon client buvait beaucoup ! » Dit-elle en riant. « Voilà tout ce que je sais sur la Pologne ! »

           - « Tu en sais à peu près autant que moi ! » lui répondis-je dans un sourire.

           Connaissant ses lacunes en géographie, je me demandais si la petite Mirna avait vraiment mis un jour les pieds à l’école. Je me souvins de notre première rencontre, où elle m’avait demandé innocemment et pleine de curiosité, si la France était proche des Etats-Unis. Surpris, je lui avais répondu que non, qu’il fallait tout de même traverser l’océan atlantique, avant de me rendre compte que cette réponse n’éclaircirait pas le mystère.
           Je reposai ma bière dans un soupir de contentement, la brochette pouvait attendre maintenant.

           - «  Ça y est, le feu est en marche » dit-elle en s’asseyant en face de moi.

           Je ne lui avais jamais demandé son âge, et je savais que son visage rond et souriant la rajeunissait, mais je pensais qu’elle s’approchait tranquillement des soixante dix ans.
           Elle s’était servi un verre de jus de citron glacé.

           - « Alors qu’y a-t-il dans cette enveloppe ? » demanda-t-elle curieuse.

Je lui tendis les deux cadres, la laissant arracher le papier. Elle observa les deux photos.

           - « C’est un cadeau pour décorer ton restaurant » lui fis-je.

           Sur l’une des photos, que j’avais prise un mois plus tôt dans un  village de montagne, on voyait une petite fille debout, dans une robe blanche, les yeux tournés vers la lumière, la main gauche effleurant le menton. Sur l’autre, sorte de pâle copie de Willy Ronis, j’avais saisi un môme en train de rire devant la tour Eiffel.
           Elle marqua un long silence sans cesser de contempler la vieille dame métallique. Puis elle se leva et m’enlaça une nouvelle fois en guise de remerciement. Elle ôta du mur une vieille peinture poussiéreuse, pour y mettre la petite fille :

           - « On mettra le petit garçon à côté de mes deux amours » dit-elle en pointant les cartes postales de ses deux fils.

           Elle recevait régulièrement de leurs nouvelles. L’un vivait à Boston, où il était infirmier et l’autre à Miami, où il avait ouvert un petit restaurant, perpétuant la tradition familiale. Je m’étais promis d’aller un jour mettre à l’épreuve la cuisine du fiston.
           Je savais qu’elle les avait élevés seule, son mari étant décédé d’un cancer il y a des dizaines d’années. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle avait plutôt bien réussi.
           Nous continuâmes à bavarder jusqu’aux braises. Le temps d’une bière de plus, je lui racontai mon voyage.

           - « Tu sais qu’à la frontière, je suis monté dans le taxi d’un soldat ? » Lui dis-je.

           - « Ah ? » Fit-elle le visage soudain assombri.

           Je lui contai ma rencontre avec Freddy, un ancien soldat, orphelin, la quarantaine passée, qui avait combattu Somoza dans sa prime jeunesse, avant de récidiver face aux Contras quelques années plus tard. Dans son petit taxi blanc rouillé, il m’avait raconté comment une psychologue italienne lui permettait de retrouver peu à peu le sommeil.

           Après avoir pris en chemin un vieux paysan pour le ramener au bercail, ce furent ses aventures en Kirghizie et ses désillusions communistes, puis sa rencontre au Honduras avec un ex-légionnaire français. Ce frère d’arme orphelin, comme lui, mais autrefois ennemi, avait formé les Contras, et vivait maintenant dans une belle propriété, entouré de fantômes et d’un véritable arsenal que Freddy me détailla avec plaisir. Cette amitié vivait autour d’une maxime de l’ex-légionnaire, qui disait qu’on se comprenait parfois mieux entre ennemis. Ce qui l’avait peut-être décidé à travailler à l’entraînement de troupes de sécurité en Irak sous tutelle de l’armée américaine. Un boulot lucratif, tout frais payés par son propre gouvernement, qui lui virait chaque mois un extra de deux-mille dollars sur un compte au pays. Compte qu’il partageait avec sa femme, et sur lequel il accumula aux alentours de cinquante six mille dollars.

           Freddy sortit la carte de crédit et la brandit en guise de preuve. A son retour, sa femme avait levé le camp avec l’argent et ses trois enfants. Lui laissant leur petite maison et la voiture blanche dans laquelle nous étions assis. Orphelin pour de bon, il avait fini par prendre les choses avec philosophie, renonçant à poursuivre son passé. Nous terminâmes la conversation autour du populisme galopant dans le pays, de l’histoire de France et d’une bière devant la petite église coloniale de Rivas.

           - « Cinquante six mille dollars ! Tu crois vraiment que c’est possible ? » Demandai-je à Doña Mirna.

           - « Je ne sais pas, peut-être… » Me répondit-elle en se levant précipitamment, presque agacée par ma question.

Elle revint quelques minutes après avec ma brochette, un peu de riz, des légumes sautés, et une autre bière.

           - « Tu veux me saouler ? » Fis-je en riant.

           Mais elle ne répondit pas, s’assit, pensive, me regardant déguster la viande tendre et juteuse. Elle débarrassa mon assiette puis revint s’asseoir et décapsula sa propre bière. Je la regardai intrigué pendant de longues minutes, n’osant lui poser la moindre question.
           Puis elle rompit le silence :

           - « Je sais que je peux te faire confiance. »

Elle marqua une nouvelle pause puis rajouta :

           - « Comment crois-tu que j’ai élevé mes deux petits ? » Annonça-t-elle brutalement.

           - « Ma foi je ne les connais pas mais j’ai l’impression qu’ils s’en sont vraiment bien sortis ! » Fis-je pour la rassurer.

           - « Ça oui, mais il ne suffit pas d’avoir des bonnes intentions dans ce pays… » Rajouta-t-elle les sourcils froncés.

           - « Oui je sais, il faut de l’argent, mais tu as le restaurant, non ? Je sais que ça te permet de t’en sortir dignement. »

           - « Je n’ai pas toujours eu le restaurant… » Rétorqua-t-elle en levant les yeux vers moi, dans un léger sourire.

           - « Ah !... » Fis-je comme pour commander le plat principal

           - « Non je n’ai pas toujours eu le restaurant. Quand Carlos est mort, nous vivions tous les trois dans une de ces petites cabanes que tu vois partout autour de la capitale. Je vendais des fruits au marché, et je faisais aussi des ménages dans les demeures du centre. » 

           - « Mais dis-moi, ce restaurant est bien à toi non ? 

           - « Oui il est à moi » Dit-elle en avalant plusieurs gorgées de bière, avant de rajouter : 

           - « Bon, tu as compris que je n’avais pas d’argent. »

           Je la fixai du regard. Elle prenait son temps. Son secret était resté si longtemps gardé qu’elle ne le laisserait pas sortir à la va-vite. Elle savourait ses propres paroles. Cette fois les rôles étaient inversés, c’était mon visage qui était rempli de curiosité et d’étonnement.

           - «  A l’époque, je faisais le ménage chez le vieux José, au centre ville. En deux ans de ménage,  tout ce que j’ai appris sur lui c’est qu’il était veuf, et que c’était semble-t-il un ancien patron d’une plantation de bananes du Costa Rica qui était venu s’installer ici dans les années trente. Personne ne l’a jamais vu en compagnie de qui que ce soit. Je t’assure qu’il avait un drôle d’accent, mais du peu que je l’ai entendu parler, il parlait parfaitement espagnol. Je me contentais de nettoyer sa maison. Il ne recevait jamais personne et ne sortait presque jamais. Je venais une fois par semaine et souvent je lui cuisinais un bon plat qu’il me payait au juste prix. Et puis un jour, j’ai frappé à la porte et il ne m’a pas répondu. Ça a continué comme ça pendant deux jours. Inquiète, je suis allée voir le voisin, et ensemble, on a fini par appeler la police. On a trouvé le vieux étendu par terre. Le médecin a conclu que c’était une crise cardiaque. Les autorités ont cherché un membre de sa famille mais le vieux était bel et bien seul. On l’a enterré dans le caveau du cimetière. Il n’y avait que le curé, la voisine, et moi. Et puis il a bien fallu ranger et nettoyer la maison. Alors je m’en suis chargée, d’autant qu’il fallait tout vider la car le vieux n’avait pas laissé de testament. »

           Doña Mirna reprit une gorgée de bière. Elle avait laissé filer cette histoire d’un souffle. Le soir commençait à tomber et la rue se teintait d’un rose orangé. Je la fixai sans perdre une miette. Elle reposa calmement sa bière et poursuivit

           - « Alors je suis parti tôt le lundi matin, je voulais pouvoir aller vendre des cocos et des bananes au marché et préparer à manger pour les petits. Tu sais à l’époque c’était vraiment des petits bouts ! D’autant qu’évidemment je n’étais pas payée pour ce boulot. Je le faisais pour le vieux, comme si j’avais voulu honorer tous ses mystères. Aujourd’hui je me souviens de chaque détail depuis le moment où j’ai franchi la porte. Les hommes du maire m’avaient demandé de rassembler la vaisselle et les bibelots dans des caisses qu’ils avaient laissées dans l’entrée. Je crois qu’ils ont revendu le tout au profit de la commune. J’ai appris plus tard ça aurait du revenir au gouvernement mais tu sais comment on peut facilement s’arranger ici, il suffit d’un papier et d’un stylo. Tu sais, le vieux ne vivait de rien, il n’avait qu'une table, deux chaises, et une étagère remplie de livres. Je ne me souviens pas avoir vu un poste de télévision ou même un phonographe, la maison paraissait déjà vide. Il n’y avait presque aucun témoin de sa vie, comme s’il avait voulu effacer toute trace du passé. Le vieux José était vraiment aussi maigre que mystérieux. Alors j’ai rangé la cuisine, puis le salon, en mettant soigneusement en ordre tous les bouquins, et en décrochant les seules photos où on le voyait posant en compagnie d’ouvriers devant une locomotive à vapeur au milieu d’une plantation de bananiers. Je me souviens avoir eu un peu honte de mettre quelques livres dans mon sac. Mais j’imaginais que ça serait toujours ça de pris quand les enfants grandiraient. Aujourd’hui encore ça me fait rire et me donne parfois des frissons dans le dos. J’avais rangé la cuisine et le salon, il ne me restait que la chambre. Je commençai par les vêtements dans la penderie, puis le petit placard au dessus du lavabo. Le vieux n’avait presque rien. Je serais en avance pour le marché. »

Elle fixa le culot de sa bouteille, puis rajouta :

           - « Et puis j’ai défait le lit. En tirant d’un coup sec sur le drap j’ai failli faire tomber le matelas. Dessous il y avait une planche toute simple. Presque toute simple. Car dessus il y avait des billets, étalés sur toute la longueur du lit. Je les ai regardés comme une andouille. Et je peux te dire à toi, mi amor, que je les vois encore comme si c’était hier. »
Elle marqua un silence puis leva les yeux vers moi :

           - « Tu commences à comprendre pourquoi je me sens idiote avec mes quatre petits livres de rien du tout n’est-ce-pas ? »

           - « Je crois que oui… » Fis-je.

           - « Je suis resté plantée là pendant un long moment. Et puis je me suis décidée. C’était des dollars. Des centaines, des milliers de dollars. Je n’avais jamais vu autant d’argent. Je savais que tous ces billets étaient orphelins. Je savais aussi que les gars de la mairie n’allaient pas les enterrer dans le caveau du vieux. Et tu sais maintenant que la vie n’était vraiment pas rose pour moi et les gosses à cette époque. Alors je n’ai pas réfléchi plus longtemps. J’ai reposé les livres pour faire de la place dans mon sac. Il fallait que je prenne tout, sinon les gens allaient me soupçonner d’avoir croqué une part du gâteau. Il n’y avait plus rien d’autre à faire que partir. Et je suis partie. De la maison du vieux José, de ma cabane, du marché, de la capitale. Mais avant, j’ai utilisé un peu d’argent pour nous acheter aux gosses et à moi de beaux vêtements et de belles valises. Des vêtements de riches si tu préfères. Et on a filé en voiture jusqu’ici. Je me suis inventé une histoire. Avec mon accent de paysanne je ne parlai pas beaucoup au début. Je ne me suis jamais sentie coupable et j’ai vite oublié de me poser trop de questions. J’avais peur que ça se sache. Mais cet argent ne manquait à personne. Et très vite j’ai pu acheter ce restaurant. Je l’ai aimé et je l’ai chéri comme un amour, comme un le bijou précieux que tu connais. Je me suis promis de satisfaire chacun de mes clients et de lui offrir le meilleur des repas, comme pour remercier la providence. »

Elle reposa sa bière vide sur la table.

           - « Et avec le reste j’ai envoyé les enfants dans une école privée. Ils se sont toujours doutés de quelque chose, mais ils ne m’ont jamais rien demandé. Ils étaient vraiment bambins quand nous sommes arrivés ici. Je crois qu’ils sont comme moi bien trop heureux de leurs sorts pour se permettre de poser des questions, car quand la guerre est arrivée je les ai envoyés aux Etats-Unis. Peut-être qu'un jour je leur raconterai aussi.»

Je la regardai et nous échangeâmes un sourire.

           - « Je savais que tu comprendrais… » Me dit-elle.

           - « Tu me laisses te poser une ou deux questions ? »

           - « Pose toujours ! » Dit-elle en s’adossant et en croisant les bras sur son énorme poitrine.

           - « Pourquoi tu ne t’es pas acheté un globe terrestre avec tout cet argent ? » Dis-je en éclatant de rire.

           - « Parce que c’est avec toi que j’ai découvert la géographie mi amor ! Mais je vais le faire c’est promis ! Je dois savoir où se trouve cette fameuse Pologne ! »

Et en pointant du doigt l’aigle blanc sur son cœur, elle se soulagea d’un long rire sonore.

           - « Il y avait combien d’argent ? » Fis-je une fois qu’elle eut essuyé ses larmes avec son tablier.

           - « Mon amour, il y avait suffisamment pour bourrer le sac et mes poches, et crois moi… »

           Elle fut interrompue par un couple qui rentrait dans le restaurant. C’était les premiers clients du soir. Je la laissai s’occuper d’eux en me disant qu’après tout je ne voulais pas savoir. J’imaginais le sommier avec les dollars étalés dessus. C’était énorme mais j’avais envie d’y croire. J’aimais Doña Mirna, ses dons d’être humain et ses talents de cuisinière. Ça me suffisait. Je reprendrais une bière et j’irais me coucher. Je la laisserais faire ce qu’elle avait fait toute sa vie sans jamais prendre de vacances. Maintenant que les enfants étaient partis je savais qu’elle était seule à son tour, avec le secret du vieux José. Ce couple, tous les autres, les réguliers, les inconnus, elle était là sa famille.

           Tout en regardant les hanches de Doña Mirna qui roulaient vers ses clients, je m’imaginais la photo du vieux devant sa locomotive, et je me dis qu’elle aurait été en bonne place à côté des deux minots et des cartes postales.

 


 

PAUVRE PECHEUR

 

            Je me demande toujours pourquoi je n’aime pas pêcher. Alors que le soleil se couche sur quatre lignes presque invisibles, je rêvasse quelques embryons de réponses. J’aime pourtant regarder ces gens pêcher. Quelques petits malins auraient tôt fait de me rappeler à mes errements de triste pêcheur, mais laissez-moi plutôt vous conter l’endroit où je me trouve.

            Sur la jetée de Quepos, petite enclave au chevet de l’aire de jeu des plagistes du Costa Rica, une longue langue de mer et de rivière lèche d’un côté d’énormes cailloux gris clairs posés là par l’opération du saint esprit, et de l’autre une fine bande de sable qui, en s’étirant vers le nord, se change en une côte vaporeuse d’où émergent des collines luxuriantes. Les plages se courbent en pointes successives jusqu’à se perdre dans le lointain et l’écume des vagues s’élève et s’étale en une guirlande blanche sur la tête des palmiers. Sur la gauche, les quelques grues du port se découpent en de fins triangles noirs sur une toile orangée. A cet endroit, le bras de mer devient coude et les barques à moteur, qui naviguaient jusque là sur un miroir,  viennent heurter leurs coques aux vagues du pacifique.

            Les gens sont assis sur le petit mur passé à la chaux, ou chacun sur son gros cailloux. Quelques jeunes passent, fiers sur leurs vélos rafistolés façon bikers des bacs à sable, et s’insultent en spectacle et en riant. Les trois vieux devant eux ne bronchent pas, chacun sur sa grosse pierre, chacun avec son gros ventre, ses vêtements aux couleurs passées par le sel, son silence et son histoire. Ils regardent, tranquillement affalés, le soleil qui reviendra à coup sûr le lendemain. On entend les voix, sans les comprendre, de deux écolières assises face à face, ignorant l’horizon. Plus bas, un jeune gars costaud, le torse saillant, s’emploie à faire traverser aux gens le bras de mer dans sa vieille coquille rongée, qu’il écope tout en ramant d’un geste assuré. Au milieu de ce beau monde, le maitre de cérémonie, un inévitable farfelu, mal fagoté, la peau sale et du vent entre ses quelques dents noires, livre des commentaires joyeux à l’assemblée indifférente sur la partie de pêche qui se joue plus bas.

            Deux types lancent leurs lignes à tour de rôle, dans un ballet stérile, jetant jaloux quelques regards en biais sur une vieille et son petit garçon, qui ont déjà sorti deux beaux poissons luisants et encore remuants. La vieille porte un vieux short en jean et un débardeur rose virant sur la rouille. Ses cheveux gris tirés en arrière, elle mâche un chewing-gum avec disgrâce et désinvolture. Le petit vient d’en sortir un troisième, et après une bonne minute d’effort à essayer d’ôter l’hameçon, elle finit par se le planter dans le doigt, sans pour autant sourciller, portant le pouce à la bouche d’un geste nonchalant, et répondant avec insouciance, aux commentaires du doux dingue amusé par la scène.

            Je me souviens alors d’une des raisons qui font que je n’aime pas pêcher. Non pas à cause de ces petites piqures dans le pouce ou l’index qui punissent les maladroits, mais parce qu’il y a ce corps visqueux et cette queue qui remuent, se débattent dans un ultime sursaut, alors qu’on croyait l’animal éteint. Il faut alors garder la main serrée sur les flancs suintants, les branchies suppliant l’air, ne sachant comment retirer ce fichu hameçon sans accrocher le regard vitreux et apeuré qui ne clignera pas, tout en pestant d’avoir jeté cette fichue ligne à l’eau.

            Pourtant en regardant la vieille, j’admire ses gestes faciles quand elle frotte les écailles d’un mouvement ferme avec son couteau brillant, la queue du poisson battant la pierre, jusqu’au moment où, le soulevant au dessus de l’eau, elle lui tranche la tête d’un coup sec et assuré, tout en contrôlant le petit en train de préparer l’appât. En quelques lames supplémentaires, elle découpe de petits cubes qu’elle laisse reposer au soleil et qui marineront plus tard dans le jus de citron d’un délicieux ceviche, que j’irai déguster à la soda du coin.

            Je suis un contemplatif, et le temps de prendre une décision, les arrêtes seraient sûrement avariées. Mes expériences de pêcheurs m’ont laissé dubitatif. Peut-être à cause de la première fois où, gamin de neuf ans à peine, j’étais parti pêcher dans la petite rivière qui passait au fond du jardin d’un camarade de classe. L’expérience aurait pu s’avérer concluante, puisque j’avais très vite tiré des profondeurs un monstre d’environ quatre centimètres, ce qui fit rire mon ami. J’ai encore dans la main les légères vibrations et l’envie coupable de tout lâcher en implorant le pardon du squale. Cependant, je n’en fis rien, tenant la canne en dissimulant mes tremblements, j’avais extrait l’hameçon d’un geste dévastateur pour la gueule de la bête.

            Contrarié, j’avais eu envie d’uriner et, en équilibre sur une branche, j’avais pissé allègrement au vent ainsi que sur mon pantalon et mes godasses que la mère de mon copain changea en un étouffant un rire. Dans ma main le poisson frétillait encore et frétillerait toujours.

            Je me tins à bonne distance des cannes à pêche pendant de longues années, leur préférant les épées de bois, les ballons et les lego, ah oui les lego !

            Huit ans plus tard, à la poupe d’un voilier blanc, près des côtes de la Corse, je retrouvais la ligne. Celle d’un ami, excité à l’idée d’étrenner son nouveau leurre Rapala en plastique coloré, qui ne risquait pas de remuer la moindre écaille, lui, accroché à un long fil de plusieurs dizaines de mètres, disparaissant dans le bleu profond. Après n’avoir pêché la veille qu’une misérable friture, mon ami avait fait fructifier notre escale du soir pour s’offrir ce petit bijou, qu’il lança dès le lendemain matin le cœur plein d’espoir, heureux comme un gosse de dix ans. Espoir anéanti quelques minutes plus tard, quand la quille d’un autre voilier coupa le nylon en deux, envoyant par le fond l’amulette plus très brillante. Je feintais de partager la peine de mon ami, mais je fus soulagé de ne pas avoir à assommer l’éventuel baleineau que ce redoutable appât aurait pu faire tomber dans les mailles du filet, tout en m’apercevant que le poisson frétillait toujours dans ma main gauche.

            Amusé par ces pensées je regarde l’énorme soleil qui fait rougir Quepos. Je m’efforce d’immortaliser la scène de la vieille et de son petit en espérant que la photo ne sera pas une « inutile » de plus, quand j’entends une voix semblable à celles des vendeurs ambulants. Un type tout aussi édenté que notre commentateur passe derrière moi, avec dans sa main un crochet rouillé où pendent, la gueule béante, six poissons luisants.

            - « Fish amigo ? One Dollar ! »

            - « No gracias ! » Lui réponds-je bêtement.

Et il s’en va hilare, appuyé par un groupe d’adolescents complices qui rient de concert.

            Je me lève, rendant leurs sourires aux spectateurs, me dirigeant vers la soda à l’angle de la rue. Oui il y a quelque chose qui cloche entre la pêche et moi me dis-je. Et je hâte le pas pour ne pas faire mariner plus longtemps mon délicieux ceviche.

 


 

ET LE CIEL ETAIT NOIR.

 

            Le moteur vrombissait, vieil ours à l’agonie râlant et grondant, sur cette route abrupte tracée à travers un épais mur de jungle par le troupeau de vaches d’un ingénieur impuissant. Une montée terrible où le bus en première serpentait laborieusement, crachant une épaisse fumée noire malade qui lui rentrait directement dans les poumons par les vitres irrémédiablement bloquées.

            Comme lui. Argentin tout neuf sous ces tropiques, contraint par son arrivée tardive à prendre le dernier siège disponible, au centre de la rangée du fond. Son long corps fin était épuisé par le long voyage, recroquevillé, la tête penchée en avant, les mains sur les genoux implorant un peu de confort. Les boucles écrasées contre le toit sale, il contemplait tant bien que mal par les fenêtres les contreforts abrupts tapissés d’une forêt tellement dense qu’elle confondait son regard. Du vert, du vert, du vert.

            De son promontoire dominant l’allée centrale, il avait en revanche une vue imprenable sur l’ensemble des passagers. Il y avait cette femme bien en chair, qui était rentrée les bras chargés de sacs remplis de nourriture en tout genre. Coincée entre un siège fatigué et un paquet débordant d’ananas, elle lançait des regards à l’arrière vers les autres passagers, et partait parfois d’un rire jovial et sonore à la bonhommie contagieuse, qui faisait sourire le chauffeur dans le rétroviseur. Et le bus tournait sur la droite.

            Il y avait aussi ce travailleur nicaraguayen, la peau brûlée jusqu’au noir, la chemise tâchée de la terre grasse qui nourrit les arbres d’ici. Il était retourné vers ses compagnons de voyage dont il partageait la coiffure en brosse luisant de gel. Ses bras courts et puissants croisés sur son dossier, il n’avait souri qu’une fois jusqu’alors, dévoilant un lot de ratiches dorées qui brillèrent quelques secondes à travers la lumière poussiéreuse. Et le bus tournait sur la gauche, fendant une épaisse brume qui ne parvenait, pas plus que l’altitude et ce vent plein de paresse, à rafraîchir l'atmosphère humide qui faisait fondre son t-shirt fatigué sur son torse collant. Et le bus tournait sur la droite. Et les têtes se penchaient de concert vers la gauche.

            Il y avait quatre touristes, alignés sur une même rangée, dont un grand maigre efféminé avec de longs cheveux ondulés qui échangeait bruyamment en anglais, avec un jeune brun à la casquette volontairement trop large et minutieusement inclinée selon les usages de la mode. Il portait un énorme casque dernier cri qu’il remuait frénétiquement, régalant l'auditoire somnolent d’un grésillement irritant qui montait par-dessus le ronflement du moteur chaque fois que le chauffeur débrayait avant une descente. Et le bus tournait sur la gauche.

            Il y avait aussi sur sa droite cette jeune femme au corps gracieux, le visage doux et agréable caressé par ses longs cheveux lisses d'indienne. Sur un accoudoir tordu elle avait allongé ses fines jambes cuivrées sur lesquelles s’attendrissaient les regards lascifs en quête de fraicheur dans cet air étouffant. Elle était ancrée à un gigantesque bras graisseux, le gratifiant de caresses sincères qui laissaient impassible son énorme propriétaire, dont la lèvre supérieure pendouillait grossièrement. Et le bus tournait sur la droite. Et les virages se resserraient, faisant danser les corps engourdis et comprimés, qui rebondissaient à l’unisson aux cahots de la route.

            Il y avait cet homme au bout de l’allée, qui était monté en cours de route, et qu’il entendait à peine. Repenti des drogues et apprenti des bienfaits du seigneur, il vendait, tout sourire dehors, de petites cartes de vœux ornées de papillons multicolores. Et le bus tournait sur la gauche. Sa voisine, la tête avachie sur la double page cuisine du journal, appuyait son épaule contre la sienne, saoulée de remous et de ballottements. Et le bus tournait sur la droite, perçant la couche de nuages blancs.

            En sortant du virage, le jour traversa le pare soleil bleu. Il vit alors que les appuis têtes aussi étaient bleus, que les rideaux qui vibraient aux fenêtres comme de petites voiles mal réglées étaient bleus, que la moquette sale du plafond était malgré tout encore bleue, tandis que le bus tournait, tournait, tournait. Les cheveux ondulés du grand maigre dansaient, et la jeune indienne se détachait de son gros qui volait contre les porte-bagages. Les ananas flottaient autour de la grosse bonne femme qui ne riait plus, et la double page cuisine voguait grande ouverte dans la lumière de l’allée. Et le bus tournait, tournait, tournait. Le ciel était un instant bleu, puis vert, puis bleu jusqu’à devenir blanc. Les branches s’engouffraient par les fenêtres et des milliers de bris de verre scintillaient au milieu des papillons multicolores. Le signal parada s’allumait en rouge. Et le ciel était noir.

 


 

SPECIAL PRICE

 

            Il avait débarqué à Lima avec les meilleures intentions du monde, bien décidé à ne pas s’en laisser conter par quelques vendeurs de rêve organisé, pour s’ouvrir aux réalités de cet autre monde, au prix de l’inconfort et de quelques angoisses.

Au matin de son deuxième jour de voyage, il se rendit à la gare centrale des bus, se promettant de visiter la capitale à son retour. Avec son large toit en tôle légèrement bombé, ses vendeurs ambulants, ses échoppes aux guirlandes de paquets de chips fluorescents, la crasse des fumées noires de moteurs en fin de carrière agrippée à l’atmosphère, elle ressemblait à une quelconque autre gare d’un quelconque endroit d’Amérique du sud. Pour l’étranger qu’il était, ces centaines de petites femmes et d’hommes entassés avec leurs bagages sur les plates formes d’embarquement se ressemblaient tous. Les mères étaient silencieuses, avec leurs longues double-nattes descendants jusqu’aux fesses, coiffées pour certaines du petit chapeau melon des hauts plateaux andins, une couverture traditionnelle en travers du dos, remplie de victuailles ou d’enfants.

            Au milieu de la foule il cherchait, s’efforçant de paraitre discret et sur de lui, quelques indications sur la compagnie qui lui permettrait d’atteindre sa destination, quand on se jeta littéralement sur lui. Il n’avait pas l’air tranquille, et son regard perdu flottant au milieu d’un océan de têtes sombres l’avait converti en une proie idéale pour les rabatteurs bien portants en chemise blanche qui guettaient à côté des guichets. Trahi par son air déboussolé, des vêtements en désaccord avec la mode locale, et ce « no gracias » qui sonnait bien trop canadien. Tabernacle. Avec ses traits asiatiques, il avait naïvement pensé échapper aux assauts de ce genre de sangsue qui voulait lui vendre à un « prix spécial » ce confort bien souvent hors budget pour les bourses populaires.

            - « No gracias Señor », répéta t-il en s’efforçant de rouler les « r », détournant son regard de l’homme désagréable, dont les yeux vitreux et rougis s’enfonçaient dans les vestiges d’une acné tenace.

            D’un côté, le bus confort, au frais d’un air conditionné,  en position inclinée derrière une grande vitre teintée, collation offerte par la maison, à toute vitesse sur cette portion de panaméricaine qui descend le long de l’océan en direction du Chili.

            - « No gracias », renchérit-il agacé, comme prisonnier de sa condition de touriste en quête d’une authenticité inaccessible.

            De l’autre, le bus rapiécé, rempli des petites bonnes femmes et de leurs gosses qui ne pleurent jamais, au chaud, les uns contre les autres, lentement, avec les odeurs de lama, et un arrêt imprévu afin de réparer une roue crevée.

            Il tint bon, s’efforçant de garder son calme, fidèle à ses engagements, et dans un espagnol de caribou, moyennant une somme ridicule, il acheta son billet pour Arequipa, ce fichu  rabatteur bedonnant toujours collé aux basques, ventant dans une ultime tentative mécanique les vertus de la climatisation.

       

            Il était debout, les visages impassibles presque figés des indiennes à hauteur du nombril, sentant la transpiration du stress mêlée à la chaleur moite perler sous ses aisselles, accroché à la barre des portes bagages comme un funambule, ne voulant bousculer quiconque. Peu à peu, poliment, quelques-unes d'entre elles esquissèrent un sourire dont elles sont d’ordinaire avares, à moins qu’elles ne décident de se moquer de concert d’un grand nigaud de touriste perdu, avec un beau coup de soleil sur le nez.

            La grosse carcasse fatiguée et bondée avançait en ronflant depuis une bonne demi-heure sur la double voie flambant neuve, quand le bus confort, aux vitres noires encastrées dans une carrosserie d’un blanc lisse et éclatant, les dépassa d’un salut de klaxon railleur qui n’attira que quelques rares regards éteints. Puis il disparut à toute vitesse dans les brumes côtières, qui semblent à cet endroit du pacifique et à cette époque de l’année ne jamais vouloir plier bagage.

            Quelque peu lassé de devoir se contorsionner pour apercevoir les pâles teintes ocres d’un sable triste qui répondaient au gris blanc d’un ciel sans dimension, il se reporta sur les couleurs vives des couvertures et des robes brodées, quand le bus freina brutalement, provoquant une bousculade étonnamment silencieuse qui lui laissa entrevoir la sérénité presque fataliste d’un peuple qui en a vu d’autres.

            Par-dessus les têtes, il aperçut à travers le pare brise un homme gesticulant, intimant au bus de s’arrêter. Sur sa gauche, il reconnut immédiatement la vitre arrière brisée du bus confort, couché sur la droite. Le ventre noir et fumant tranchait avec le flanc encore neuf et brillant comme l’écume, qui subitement se transformait en un amas de ferraille tordue, encastré dans la pile du pont. Une des roues s’était complètement détachée et gisait éclatée. Autour du bus, des gens aux vêtements déchirés titubaient hagards, certains saignaient du visage ou s’appuyaient un mouchoir sur une plaie. D’autres s’affairaient et allongeaient des corps inertes. Des cris. Des pleurs. Des cadavres. Il devait bien y en avoir une dizaine, étendus au milieu de la route, tournant le dos à la mer.

            Il descendit et sentit sur son front transpirant le vent doux chargé de sel. Hébété, suivant les autres, il essayait de prêter secours comme il le pouvait. Il avait le teint blafard, abasourdi, les mains et le torse tremblants de peur, au milieu du chaos régnant sur l’asphalte noir où scintillaient de minuscules éclats de verre.

            C'est là, entouré de ces milliers de petites étoiles brillantes, tournant la tête au ralenti, qu'il vit, se détachant comme dans un rêve, ce visage rond à la peau abîmée qui lui était familier. Les yeux encore écarquillés de terreur fixant le vide du ciel, il semblait se rapprocher de lui, grossir, enfler de manière terrifiante. Sur ce masque tuméfié, l’énorme bouche entrouverte d’où s’échappait un mince filet de sang semblait remuer imperceptiblement :

            - « Amigo, I make special price for you, all comfort, special price! »